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Je revins du Midi, cet été, avec l’air d’une mariée déchue. Il n’y avait pourtant ni époux à pleurer, ni noces à défaire. J’étais même plutôt heureuse. La SNCF annonçait trente minutes de retard. Seconde classe, voiture 8, tout au bout du quai. J’avançais d’un pas de promise et le cortège, lui, laissait à désirer. Un freak show au grand complet, avec ses petits monstres aux visages défaits, ses souvenirs déformés, ses « on aurait dû » en créatures de foire. Voilà ce qu’on traîne derrière soi après une rupture. Je leur laissais mes valises, en guise de dragées.
Un coup de sifflet, et je me précipitais à ma place dans un carré, côté fenêtre. Table d’honneur, trois inconnus pour convives, et pour toute pièce montée, un croque-monsieur sous cellophane. Dans mon casque Create, Camille Lellouche chantait Baby Alone in Babylone, André Manoukian au piano. Je connaissais l’histoire de cette chanson, Gainsbourg l’avait écrite pour Birkin après leur séparation. Elle était partie, et lui continuait, sans cesse, de lui offrir des mots portés par la mélodie de Brahms.
Tout l’été, j’avais promené ma robe Marjolaine, ses fleurs, ses sequins et ses volants de guingois comme mon cœur. Dans ma main, Rilke. Dans ma tête, des questions. Nous naissons seul, mourrons seul, et entre les deux, il faut bien apprendre à se tenir compagnie. Restait à devenir ma propre fiancée, ce qui, tout bien pensé, évitait les mauvaises surprises. Après quelques jours sans téléphone, ni réseaux, Pauline Crusoé en naufragée volontaire, je découvrais l’inconvénient des îles désertes. On n’y parle qu’avec soi, et j’avais tendance à me répéter. Pour mon retour, je n’emportais finalement que ma dot : ma sensibilité, mon humour absurde, ma shakti, et les leçons apprises à la dure.
Dans ce train, la soie blanc cassé de ma blouse glissait sur ma peau et épousait, à chaque cahot, la courbe de mon petit sein, gardien d’un grand cœur. Je m’ouvrais enfin à l’altérité. Adieu Marjolaine, ma feuille de figuier de l’été. Bonjour Constance, prête à s’imprégner des prochaines rencontres, de la rumeur douce des conversations voisines. J’étais cette mariée qui offrait sa cuisse aux noces, les paupières closes, et laissait glisser la jarretière, dernière défense, premier oui à la vie. Je repensais alors à Charles Pépin, et son essai La Rencontre. « Notre vérité n’est pas en nous, mais entre nous. » J’avais trouvé l’alliance. La voix grave de Camille avait besoin des notes de Manoukian, Gainsbourg de Brams pour pleurer celle qui partait, j’avais besoin de Marjolaine pour me replier, et de Constance pour m’ouvrir. Ma blouse MaisonCléo aussi, tenait à un fil. « La dentelle provient de la mère de ma tante qui est décédée l’année dernière et qui travaillait dans une des usines de dentelles de Calais quand elle était jeune comme presque toute ma famille. »
Paris, terminus. Ses doigts frôlèrent ma cheville, son regard le long de ma jambe, et il se releva, un ruban blanc qui avait gardé mon pouls entre les doigts. « C’est à vous ? » Celui qui attrape la jarretière, dit-on, est le prochain.
FOOTNOTES
À écouter Les Pianos de Gainsbourg - André Manoukian
Une relecture au piano du répertoire de Gainsbourg, avec Camille Lellouche sur Baby Alone in Babylone.
À lire Lettres à un jeune poète - Rainer Maria Rilke (1929)
Dix lettres sur la solitude, l’amour et la création, adressées au jeune poète Franz Xaver Kappus.
À lire La Rencontre, une philosophie - Charles Pépin (2021)
Un essai sur l’altérité et la manière dont les rencontres nous transforment et nous révèlent à nous-mêmes.